La mission, en chiffres
Sophie Adenot a décollé le 13 février 2026 avec la mission Crew-12 (NASA et SpaceX) et est arrivée à bord de la Station spatiale internationale le lendemain, pour environ neuf mois. C’est le premier vol d’un astronaute français vers l’ISS depuis la mission Alpha de Thomas Pesquet en 2021, et elle est la deuxième Française membre d’un équipage de la station, vingt-cinq ans après Claudie Haigneré. Son programme compte près de 200 expériences, dont dix développées et pilotées depuis Toulouse par le CADMOS, le centre du CNES qui opère les expériences françaises en micropesanteur.
Une carrière d’essais avant l’espace
Son parcours ressemble à une définition du métier : dynamique du vol à l’ISAE-Supaero, un master au MIT en facteurs humains, un passage chez Airbus Helicopters à la conception de cockpits, puis l’armée, l’EPNER et l’Empire Test Pilots’ School, et le centre DGA Essais en vol de Cazaux comme pilote d’essais expérimentale hélicoptère, la première en France. Quelqu’un qui a passé des années à dérouler des cartes d’essai sur des machines instrumentées se retrouve aujourd’hui de l’autre côté du protocole, à la fois opératrice et sujet. Le programme qui suit prend son sens à la lumière de ce parcours : la plupart de ces expériences reposent sur la qualité de l’opérateur.
L’équipage comme chaîne de mesure
Trois expériences françaises instrumentent l’équipage lui-même. PhysioTool suit en continu et en ambulatoire la tension artérielle, la fréquence cardiaque, la température, la saturation en oxygène et le sommeil, par des capteurs portés et synchronisés. EveryWear, déployée depuis 2017, centralise sur une application les données médicales, la nutrition et les questionnaires, avec échange vers les équipes au sol. Lumina, un dosimètre à fibre optique installé en 2021 pendant la mission Alpha, mesure toujours les radiations ionisantes à bord, cinq ans après son installation et sans être jamais repassé par un laboratoire d’étalonnage.
L’instrument sans l’expert à côté
EchoFinder vise des échographies de haute définition sans guidage depuis le sol : l’intelligence artificielle et la réalité augmentée encadrent le geste d’un opérateur qui n’est pas radiologue, à deux astronautes, un sujet et un opérateur. Echo-Bones évalue par ultrasons la qualité structurelle des os et le flux sanguin qui les traverse, avec des mesures avant et après le vol. La motivation est opérationnelle : vers la Lune ou Mars, les délais de communication interdisent de piloter un geste médical en temps réel depuis la Terre, et l’expertise doit donc passer dans la boucle logicielle.
Des éprouvettes en orbite
Le reste du programme français ressemble à une campagne d’essais matériaux et systèmes. MatISS-4 expose pendant plusieurs mois des lamelles de verre aux revêtements antimicrobiens dans un boîtier miniaturisé, analyses au retour sur Terre : la logique classique de l’éprouvette exposée puis dépouillée. MultISS surveille les contaminations biologiques des surfaces par imagerie multispectrale et fluorescence, en continu. EuroSuit teste un prototype européen de combinaison intra-véhiculaire contre les dépressurisations accidentelles. FoodProcessor évalue un dispositif de préparation culinaire pour les missions longues. ChlorISS, enfin, fait germer arabette et mizuna dans douze boîtes de Pétri photographiées sous éclairages contrôlés, en parallèle avec 4 500 établissements scolaires qui mènent la même expérience au sol.
Les questions que je garde en refermant le dossier
Le retour est prévu vers la fin de 2026, et l’essentiel viendra après, dans les publications. En attendant, voici ce que cette lecture me laisse, et que je compte confronter aux résultats :
- Comment tient-on la justesse d’un dosimètre cinq ans en orbite, sans retour possible vers une référence d’étalonnage ?
- Que vaut le budget d’incertitude d’une mesure physiologique ambulatoire, posée par le sujet lui-même, dans un environnement qui bouscule précisément les grandeurs mesurées ?
- Comment qualifie-t-on un geste de mesure encadré par le logiciel quand l’opérateur n’est pas l’expert du domaine, et à partir de quel écart avec l’expert le système est-il jugé bon ?
- Et que peut dire, statistiquement, un groupe témoin de 4 500 classes dont les protocoles sont tenus par des enfants ?
Ce sont des questions de banc d’essai, posées depuis le sol à des équipes qui, elles, font voler leurs instruments à 400 km d’altitude. Leurs réponses m’intéressent au premier degré : ce sont les mêmes familles de problèmes que je retrouverai en thèse.
Sources : le dossier mission Epsilon du CNES, les expériences détaillées sur Rêves d’Espace, la Cité de l’espace et la fiche ESA de Sophie Adenot.